Fable du navigateur et du poète
Tu vas t'assoir dans ton destin
Parmi les autres sans figure
O poète ô lumière obscure
Un jour une nuit un matin
Avec eux tu creuses ta tombe
Avec eux compte les instants
Au fond de la combe du temps
Où s'étrangle un chant de colombe
Dis-moi t'es-tu souvenu là
De la douce musique étrange
Que pour les gitans et les anges
Jouait Manuel de Fallas
Mais la musique et les poèmes
Se sont évanouis soudain
T'es tu souvenu des jardins
T'es-tu souvenu de toi même
Vivre ou mourir as-tu choisi
Mais noir au chemin de ta mort
Etait le sang des zarzamores
Et qu'y pouvait ta poésie
Car qu'il t'ai mis au pied du mur
Ou comme le gibier tiré
Que ce fût le val ou le pré
Les fruits de la ronce étaient mûrs
On ne distinguera jamais
Tes os blanchis entre les crânes
Et de Grenade à Maligrane
Tes chants des champs que tu aimais
Par ca bouche déjà pénètre l'eau de pluie
Laissez ses yeux ouverts que sont regard s'efface
Et pour qu'il s'habitu à cette mort en lui
Il ne faut pas cacher sous un mouchoir sa face
Et vous du fond des temps ô fantome svenus
Au-dessus de sa mort montez montez la garde
Chaque étoile est un pleur et le ciel vous regarde
Millions de douleurs qui gèlent dans la nue
Tout ce que l'homme fut de grande et de sublime
Sa protestation ses chant ses héros
Au-dessus de ce corp et contre ces bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime
Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tournent la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue
Ah je désèspère de mes frères sauvages
Je voyais je voyais l'avenir à genoux
La bête triomphante et la piere sur nous
Et le feu des soldats porté sur nos rivages
Quoi se serais toujours par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché
Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
Des manières de rois et des fronts prosternés
Et l'enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles
Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d'idoles
Aux cadavres jetés ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou
Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillage au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
Et le plus simplement du monde il y aura
La jeunesse d'aimer et les yeux des pervenches
Des parfums plus profonds et des aubes plus blanches
Et le tendre infini dont m'entoure tes bras
Où t'en vas-tu mon amour à cette heure des larmes
Louis ARAGON